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Céline Lelièvre, directrice du CPIE des Pays de Vaucluse

Des partenaires convaincus par l’approche du commun expérimenté en région Provence Alpes Côte d’Azur.

Céline Lelièvre, directrice du CPIE des Pays de Vaucluse, raconte un projet expérimental mené en réponse à la conflictualité des relations entre les agriculteurs et riverains autour de l’utilisation de produits phytosanitaires. Elle analyse en quoi ce projet a permis l’apaisement des relations et une meilleure compréhension mutuelle des acteurs.

Interview entre Alexandra Guitton de l’Union nationale des CPIE et Céline Lelièvre, directrice du CPIE des Pays de Vaucluse.

L’Union régionale des CPIE Provence Alpes Côte d’Azur a proposé à l’Office Française de la Biodiversité, à la Chambre Régionale d’Agriculture et à la DRAAF un projet expérimental, nommé DiaT’ASS, sur la période 2021-2024, visant à faciliter le dialogue entre agriculteurs et riverains sur des enjeux liés à l’utilisation des produits phytosanitaires. Ces partenaires partagent la volonté de l’URCPIE de répondre aux préoccupations des citoyens en matière de santé et d’environnement, de valoriser les efforts d’une agriculture moins consommatrice de produits phytosanitaires et d’apaiser la situation actuelle.

ALEXANDRA GUITTON : La Chambre Régionale d’Agriculture et la DRAAF constataient sur le terrain des relations difficiles entre agriculteurs et riverains. Quelle était la nature de la problématique ?

CÉLINE LELIEVRE : Plusieurs constats révèlent les relations problématiques. L’étalement urbain en zone agricole vient confronter les usages. L’agribashing ambiant véhiculé par les médias éveillent des inquiétudes chez les citoyens quant aux traitements effectués dans les champs autour de chez eux.

ALEXANDRA GUITTON : Quelle a été la proposition de l’URCPIE PACA et quel était l’objectif recherché ? 

CÉLINE LELIEVRE : Les CPIE de la Région ont proposé d’instaurer un dialogue entre les différentes parties prenantes en s’appuyant sur trois territoires « pilotes » dont un sur la commune de Châteauneuf-de-Gadagne. Le but étant de les emmener à se retrouver autour d’enjeux communs très concrets et de réfléchir ensemble à des solutions opérationnelles qui conviendraient à tous. 

ALEXANDRA GUITTON : Quelles sont les différentes étapes composantes de cette démarche ? 

CÉLINE LELIEVRE : La démarche repose sur 3 étapes :

  • des entretiens bilatéraux avec une diversité d’acteurs

  • la rencontre de ces différentes parties prenantes lors de Comités créatifs

  • la réflexion commune sur les solutions à trouver

ALEXANDRA GUITTON : Vous dîtes que ce projet est plus ambitieux que d’autres déjà menés. En quoi est-il plus ambitieux ?

CÉLINE LELIEVRE : Le projet avait l’ambition d’aller plus loin que du partage de connaissance et de la sensibilisation. Notre posture a été de favoriser la discussion entre les personnes via des techniques d’intelligence collective et ainsi de dépasser les préoccupations individuelles.

ALEXANDRA GUITTON : Que s’est-il passé sur le territoire pilote sur lequel le CPIE des pays de Vaucluse menait le projet ? 

CÉLINE LELIEVRE : La commune de Châteauneuf-de-Gadagne, dans le département du Vaucluse, a été identifié pour des conflits émergents sur une zone agricole péri-urbaine. Le CPIE Vaucluse a mené 27 entretiens individuels avec les différents acteurs concernés par le sujet : agriculteurs, riverains, promeneurs, professeurs, l’association de chasse, associations de protection de l’environnement, la commune. Ces entretiens bilatéraux ont montré que le conflit portait davantage sur le partage de l’espace entre les différents usagers que sur l’utilisation même des produits phytosanitaires. Certes, les riverains et les promeneurs se questionnent sur les pratiques des agriculteurs : pourquoi traiter le soir ou la nuit ?   Mais les préoccupations s’articulent surtout autour des usages : promenade des chiens dans les vignes avec risque d’ingestion de tourteaux de ricin, organisation d’activités récréatives ou éducatives dans les vignes sans autorisation, stationnement des véhicules en bord de parcelle empêchant les viticulteurs de travailler librement…

 

ALEXANDRA GUITTON : Suite à ces entretiens individuels, vous avez sollicité les acteurs à participer à des Comités Créatifs, afin qu’ils puissent se parler et s’écouter. Qu’est-ce que cette phase de dialogue a apporté ? 

CÉLINE LELIEVRE :

  • Faire échanger les citoyens, les agriculteurs et les associations ensemble a permis de conscientiser et de prendre en compte les problématiques des uns et des autres. Le fait de s’entendre permet de voir le prisme d’autrui.

Pour exemples :

Les citoyens ont appris que les producteurs en bio traitent également avec des produits naturels 

Les professeurs ont pris en compte le danger potentiel que représente l’organisation de courses d’orientation sans savoir si des traitements ont été appliqués quelques heures avant.

Les riverains ne pensent plus que les agriculteurs se cachent en traitant les champs la nuit, mais ont réalisé que les viticulteurs protègent les habitants à l’exposition des produits phytosanitaires.

  • L’écoute réciproque a modifié des représentations. Le dialogue entre acteurs a révélé que l’utilisation des produits phytosanitaires n’est pas le cœur du problème. C’est davantage la méconnaissance des pratiques des agriculteurs qui créaient les animosités entre citoyens et agriculteurs. Le sujet de l’utilisation des phytosanitaires s’est finalement déplacé vers des questions de « partage apaisé de l’espace » entre les différents acteurs et leurs usages.

ALEXANDRA GUITTON : Quelle est la valeur ajoutée de cette approche pour le territoire et ses acteurs ?

CÉLINE LELIEVRE : 

  • Les entretiens individuels permettent d’écouter chaque personne. La perception de chaque personne est ainsi considérée, ce qui encourage la participation aux comités créatifs collectifs qui s’organisent ensuite.

  • Impliquer l’ensemble des parties prenantes a permis de modifier la situation initiale, alors que les communes ne parvenaient pas, seuls, à faire évoluer la situation.

  • Les différents usagers sont passés de la perception individuelle au collectif et à la vision commune.

  • Ce sont les acteurs concernés qui, à partir du sujet posé, définissent la problématique à résoudre et construisent ensemble des actions communes qui améliorent le quotidien de tous.

  • Les partenaires techniques et financiers ont accepté de (ré)orienter le projet en élargissant les enjeux initiaux. Ainsi, les solutions apportées répondent aux réels besoins des citoyens et non à ceux pressentis.

  • En éclairant sur les réalités vécues et sur les besoins des acteurs, la démarche de facilitation du dialogue territorial et de l’action commune génère l’apaisement des relations et la coconstruction de solutions durables.

ALEXANDRA GUITTON : En quoi ce projet était expérimental et qu’est-ce que cela a apporté au CPIE ?

CÉLINE LELIEVRE : L’expérimentation a porté sur la méthodologie et la posture : une phase d’écoute individuelle, accompagnée d’une phase d’écoute active des acteurs entre eux et d’un temps de coélaboration d’actions communes. Nous avons mobilisé de nouvelles compétences, nous nous sommes formés et avons adopté une nouvelle posture, pour passer d’une approche descendante de transmission d’information à faire du lien entre les acteurs et à faire émerger des solutions décidées par l’ensemble des personnes concernées. C’est ainsi que l’on passe d’une approche collective à la gestion en commun par plusieurs familles d’acteurs.

ALEXANDRA GUITTON : Quels sont les résultats concrets et les suites attendues ?

CÉLINE LELIEVRE : 

  • Sur la commune de Châteauneuf de Gadagne, des panneaux d’informations ont été installés pour renseigner les usagers sur les pratiques agricoles et sur la gestion de l’espace : respect de la propriété agricole, les bons gestes à adopter au sein des vignes, l’utilité et l’impact des traitements phytosanitaires….

  • Le dialogue initié par le CPIE entre les différentes parties prenantes se poursuit aujourd’hui, au-delà de l’accompagnement du CPIE. La commune continue de faciliter le dialogue entre les usagers.

  • Forts de cette expérience, les partenaires techniques et financiers sont désireux de poursuivre avec le CPIE dont la neutralité engagée a pris tout son sens. A leurs yeux, être une association non militante, écologique ou politique, sans parti pris, engagée pour l’intérêt général et le patrimoine commun du territoire est un atout. Des discussions sont enclenchées pour déployer la méthode expérimentée sur de nouveaux territoires, à partir de 2025.

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