A CHACUN SON CHEMIN
Delphine Latron, chargée de mission accompagnement des territoires au CPIE du Ried et de l’Alsace centrale
L’évolution du CPIE du Ried et de l’Alsace centrale vers le mode d’actions en commun à travers la structuration de filières alimentaires.
Le CPIE du Ried et de l’Alsace centrale illustre l’évolution de positionnement de l’association depuis 25 ans à travers le parcours d’une salariée, qui a contribué à faire émerger des projets de territoire coconstruits en commun, à impact social, économique et écologique.
Interview entre Alexandra Guitton de l’Union nationale des CPIE et Yann Delahaie, directeur du CPIE, et Delphine Latron, chargée de mission accompagnement des territoires.
ALEXANDRA GUITTON : A l’origine, l’association est née en 1976 d’une volonté de préserver la biodiversité dans un contexte d’agriculture intensive. Quelle est sa mission initiale et ses ambitions pour la suite ?
YANN DELAHAIE : L’association est labellisée CPIE en 1978 et prendra le statut de Maison de la nature du ried et de l’Alsace centrale en 1996. Le projet initial est d’éveiller une sensibilité à l’environnement extérieur à travers l’accueil d’enfants en classe découverte. Dès 2002, l’alimentation est placée au cœur du projet avec le recrutement d’un « cuisinier animateur » dans un objectif éduquer à l’alimentation saine et durable. Le CPIE a progressivement évolué vers des programmes pédagogiques, puis vers l’accompagnement territorial pour ensuite faciliter des projets communs. Nous avons été porté par la volonté d’être au cœur du territoire et de mettre en mouvement les acteurs. Au sein des équipes, Delphine Latron est plus particulièrement dédiée à des projets de territoire en lien avec les enjeux de développement durable.
ALEXANDRA GUITTON : Delphine, lorsque tu es arrivée en 1999 au CPIE, l’activité principale était l’accueil d’enfants et l’éveil à l’environnement. Peux-tu nous raconter les différentes étapes qui ont amené le CPIE vers l’accompagnement des collectivités et quel a été ton rôle ?
DELPHINE LATRON : J’ai été recrutée pour la création du poste de chargée de développement, portée par une profonde volonté d’ancrer davantage la structure sur le territoire.
Les premières années, j’ai développé des partenariats, avec les communautés de communes, sur les questions éducatives en lien avec les enjeux de territoire. Ce fut une première occasion de nouer des relations avec les collectivités. Petit à petit, fort de ses initiatives, le CPIE parvient à se positionner comme partenaire des collectivités.
Vers 2010, nous nous sommes associés à une collectivité pour mettre en place la DDmarche, proposée par l’Union nationale des CPIE, sur des questions de préservation du patrimoine naturel. Cela a replacé encore un peu plus le CPIE dans une posture d’accompagnement au territoire et non plus uniquement d’éducateur à l’environnement.
ALEXANDRA GUITTON : Comment ton parcours personnel a contribué à l’évolution du CPIE vers l’accompagnement territorial ?
DELPHINE LATRON : Suite à un bilan de compétences, et très intéressée par le fait d’associer les habitants et les acteurs de territoire à la construction de projets, j’effectue, en 2016, une formation professionnelle de 9 mois nommée « pilote de dispositif participatif », dispensée par l’Ifrée. Dans le cadre de cette formation, j’ai mis en place un chantier d’ingénierie qui a modifié ma posture d’accompagnement vers une posture de facilitation. J’ai complété cette montée en compétences par des formations au dialogue territorial et à la méthode « Fabrique de projets ».
Poser un cadre, être à l’écoute des besoins d’un groupe et d’un territoire, amener ce dernier à produire des solutions choisies en commun …, autant d’éléments qui font passer de l’expertise à l’opérationnel.
ALEXANDRA GUITTON : Quelles sont les diverses démarches participatives qui ont contribué à la montée en compétence du CPIE ?
DELPHINE LATRON : Nous avons animé plusieurs démarches participatives sur la commune de Muttersholtz, qui est aussi ma commune de résidence.
Nous avons travaillé avec des propriétaires de logements, habitants, conseillers municipaux, architectes, notaires…sur une problématique de logements vacants. S’appuyant sur de l’ingénierie pour mieux comprendre la situation et imaginer des solutions pertinentes, le groupe de travail a fait plusieurs recommandations à la commune. A partir de ce travail, la commune a pu élaborer un dispositif d’accompagnement pertinent des propriétaires. Qui a fait émerger 32 projets de rénovations de logements en 4 ans.
Les résultats performants de ce projet, notamment réalisé avec de faibles moyens, ont entraîné la multiplication des démarches menées par le CPIE (concertation autour du captage d’eau pour les agriculteurs, mobilisation citoyenne pour mieux vivre ensemble…).
Ces démarches ont positionné progressivement le CPIE comme une structure compétente sur l’animation de dialogue, la mobilisation des acteurs et la coconstruction de solutions répondant aux enjeux du territoire.
ALEXANDRA GUITTON : Le CPIE développe son aptitude à animer des démarches participatives. Sa compétence sur les enjeux alimentaires est également reconnue par son activité d’origine. Au vu de ses 2 atouts, le PETR Sélestat Alsace Centrale, animateur du PAT, s’est adressé au CPIE pour travailler avec les acteurs sur la structuration de filières locales. Quels projets ont émergé grâce à l’implication du CPIE ?
DELPHINE LATRON : La réflexion collective du groupe de travail ont fait émerger deux projets : un projet de laiterie et un projet de conserverie (ouverture au printemps 2025). Ces deux projets répondent très directement à des problématiques identifiées en commun, afin de palier au prix faible de rachat du lait d’une part, et à la vente à perte d’un excédent de production maraîchère d’autre part. La transformation des produits permettra la valorisation économique des productions agricoles. Le CPIE a joué un rôle fondamental pour aboutir à ces solutions en créant du lien, facilitant l’écoute des acteurs et en animant la coconstruction de projets transformateurs et durables pour le territoire.
ALEXANDRA GUITTON : En quoi ces projets correspondent à de la facilitation d’action commune ? Qu’est-ce que votre posture a apporté de différent ?
DELPHINE LATRON : Dans ces différentes démarches menées, notre façon d’animer a été différente : elle se caractérise par de nombreux temps d’écoute, une absence d’orientation sur le projet à construire, une liberté donnée aux acteurs d’inventer de nouveaux possibles. Le cadre d’expression et de dialogue prend de nouvelles formes.
Je fais le lien et crée les conditions pour favoriser la prise de recul et l’émergence de solutions. Je laisse davantage la place aux acteurs du territoire pour découvrir où ils veulent aller sur un sujet posé. Je n’ai plus d’attendus sur la couleur du projet. Celui-ci correspondra à ce que sont les personnes constituant le groupe et à leur niveau d’engagement.
YANN DELAHAIE : Dans notre approche, il s’agit de « faire ensemble », afin que chacun se sente responsabilisé et valorisé dans ses choix et dans ses engagements. Cela implique d’être à l’écoute des attentes, mais aussi de permettre l’expression de la pluralité des points de vue. La finalité est d’amener les acteurs du territoire à définir eux-mêmes la problématique et à élaborer ensemble des solutions qui conviennent au plus grand nombre.
ALEXANDRA GUITTON : Quelles sont, pour toi, les vertus de la facilitation d’action commune ?
DELPHINE LATRON :
Le point de départ est de s’accorder sur la problématique et sur l’envie d’améliorer ensemble la situation. C’est un préalable à la recherche de solutions communes.
N’étant pas dans une posture de vouloir convaincre et faire adhérer les acteurs dans une direction pré-définie, les acteurs disposent de leur libre arbitre. Ainsi, ils trouvent davantage une place active dans le projet, sans obligation d’engagement. Il n’y a aucun jugement, chacun est considéré comme il est.
La satisfaction des acteurs d’avoir coélaboré eux-mêmes la solution resserre les liens et la confiance entre eux, et renforce la coopération.
La création d’un climat serein et confortable favorise l’efficacité de mise en œuvre et une transformation durable.
ALEXANDRA GUITTON : Quel impact cela a-t-il eu sur l’ensemble de l’équipe ?
DELPHINE LATRON : Nous sommes aujourd’hui trois collègues sur le développement des territoires. Au fur-à-mesure de mon évolution professionnelle, j’ai transmis progressivement mes compétences, complétées par des formations (dialogue territorial, intelligence collective, outils participatifs). Nous formons également les salariés d’autres associations environnementales (structures du réseau Ariena).
ALEXANDRA GUITTON : Pour conclure, quelle est aujourd’hui l’image qu’a le CPIE dans le territoire ?
YANN DELAHAIE : L’association est perçue comme une structure qui aide à inventer des solutions qui répondent aux enjeux environnementaux du territoire par la co-construction avec une pluralité d’acteurs, en partant des besoins de l’ensemble des parties.