Entretien avec Valéry Morard, Directeur général adjoint de l'Agence de l'Eau Loire-Bretagne

Face aux défis croissants de la gestion de l'eau (sécheresses, conflits d'usage, pollutions émergentes…) l'agence de l'Eau Loire-Bretagne s'appuie depuis plus de vingt ans sur le réseau des CPIE. Valéry Morard nous explique, comment les CPIE incarnent un nouveau rôle de facilitateurs du dialogue autour de l'eau et pourquoi leur ancrage territorial est devenu indispensable.

Directeur général adjoint de l'Agence de l'Eau Loire-Bretagne, Valéry Morard co-pilote la stratégie de l'établissement et assure sa représentation aux niveaux territorial, national et international. Il supervise les instances de bassin et les missions de coopération internationale.

 

L'eau est à la fois un bien commun et un terrain de conflits croissants. Comment l'Agence de l'Eau Loire-Bretagne se positionne-t-elle face à ces tensions ?

L'agence est l'héritière d'un principe fondateur inscrit dans la loi sur l'eau de 1992 : « l'eau, patrimoine commun de la Nation ». En travaillant à l'échelle des bassins hydrographiques, avec une gouvernance basée sur la concertation des élus et des usagers, elle apporte les moyens financiers, issus des redevances, pour lutter contre les pollutions, préserver la ressource et restaurer les milieux aquatiques. Mais elle ne se résume pas à un rôle de financeur : elle porte une ambition plus large d’accompagnement technique des actions d’intérêt commun au service de l’eau et de l’environnement.

Les enjeux auxquels nous faisons face rendent l’impératif de dialogue chaque année plus urgent. Sur le plan quantitatif, la réduction de la ressource disponible en été, la surexploitation des nappes phréatiques et la gestion de sécheresses de plus en plus fréquentes obligent à repenser la gouvernance des prélèvements. La qualité de l'eau reste par ailleurs un enjeu constant, avec l'émergence de nouveaux polluants et des questions croissantes de santé publique. Auxquels s'ajoutent les tensions socio-économiques : une hausse inéluctable du prix de l'eau, la multiplication des conflits d'usage et une acceptabilité sociale à construire dans un cadre budgétaire contraint. Tout cela dans un contexte de dégradation environnementale globale (érosion de la biodiversité, dérèglement climatique) qui rend notre mission chaque année plus exigeante.

Comment est né le partenariat avec le réseau des CPIE, et que permet-il concrètement aujourd'hui ?

Au début des années 2000, pour déployer la directive cadre sur l'eau sur un territoire représentant 28 % du territoire métropolitain, l'agence a eu besoin de s'appuyer sur les CPIE, qui conjuguent expérience du terrain, légitimité dans le domaine de l'environnement, et un maillage territorial dense. Depuis 2005, six conventions pluriannuelles de partenariat avec l'Union nationale des CPIE ont ainsi permis aux 22 CPIE du bassin Loire-Bretagne d'accompagner la mise en œuvre de la directive cadre sur l'eau et de favoriser l'association des acteurs locaux et du grand public à la gestion de l'eau sur une grande partie du bassin.

Aujourd'hui, ce partenariat permet de renforcer la capacité des CPIE à agir localement sur les enjeux de l'eau, en lien avec les priorités du 12e programme d'intervention (2025-2030) de l'agence. Il favorise l'engagement des CPIE auprès des élus décideurs et des habitants pour une meilleure prise en compte des enjeux de l'eau dans les politiques locales. Et il joue un rôle de catalyseur territorial : là où des démarches locales de gestion de l'eau n'existent pas encore, il encourage les initiatives concertées, fait émerger le dialogue et crée les conditions d'une gouvernance partagée.

Quelle vision portez-vous sur l’action des CPIE en territoire ? Comment définiriez-vous l’action des CPIE et ce qu’elle apporte au niveau local et au niveau du bassin ?

Les thématiques environnementales sont vastes et interconnectées — biodiversité, dérèglement climatique, ressources naturelles, urbanisme durable, agriculture, transition énergétique, milieux marins — et l'eau est au cœur de chacune de ces dimensions. En ce sens, les CPIE, en agissant sur leur territoire au bénéfice de l'environnement, touchent nécessairement à l'eau, même quand ce n'est pas leur entrée première.

Ce qui distingue vraiment leur action, c'est l'ancrage territorial : ils sont au plus proche des publics acteurs de l'eau, au plus proche du vécu des habitants. C'est précisément cet ancrage qui fonde leur capacité à jouer un rôle de facilitateurs, en combinant impartialité et responsabilité face aux enjeux pour créer les conditions d'une décision collective éclairée.

Les CPIE et les acteurs et actrices de l'eau ont des rôles distincts : comment peuvent-ils développer une véritable synergie au service des territoires ?

Les CPIE et les acteurs de l'eau ont des rôles complémentaires dans la résolution des enjeux problématiques et conflictuels. La clé, c'est de viser une réelle synergie territoriale alliant expertise technique, médiation sociale et innovation participative. Les CPIE peuvent ainsi apporter une valeur ajoutée unique, notamment auprès des élus.

Ils peuvent permettre une approche apaisée des conflits d'usage. En pratiquant une pédagogie active autour de récits communs, ils favorisent une sensibilisation et une appropriation des enjeux de l'eau. Ils contribuent aussi à l'innovation territoriale et à l'émergence de solutions locales. Ils peuvent également tisser des réseaux d'échanges entre les élus, les techniciens et les usagers, tout en articulant les échelles : locale, de bassin, nationale. Et ils peuvent faire travailler les acteurs locaux sur la résilience et l'adaptation au dérèglement climatique : comment prévenir et limiter les crues, comment retenir naturellement l'eau, comment préparer les territoires au manque d'eau et à son économie.

On constate qu'il y a finalement peu de gens formés aux sciences humaines et sociales au sein des structures avec lesquelles l'agence travaille. C'est là que réside la compétence distinctive des CPIE. La posture de facilitation de l'action commune du réseau des CPIE entre en résonance directe avec l'intérêt général que portent les opérateurs de l'État comme l'agence de l'eau. Elle articule ce qui est souvent difficile à concilier : l'impartialité nécessaire pour que tous les acteurs fassent confiance au facilitateur et la responsabilité face aux enjeux, parce que face à l'urgence écologique, une neutralité qui serait de l'inaction n'est plus tenable. Ainsi le rôle de facilitateur des CPIE, ancrés dans les territoires et formés aux dynamiques sociales est plus que jamais indispensable.

Référente : Philomène Le Maréchal - plemarechal(@)uncpie.org

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