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La lutte contre la Jussie dans les Barthes de l’Adour, une démarche commune pour restaurer un équilibre socio-écologique.

Depuis les années 1990, la Jussie, plante aquatique invasive, a colonisé les canaux puis les prairies des Barthes de l’Adour, zone humide de 15 000 hectares située dans les Landes. Initialement repérée dans les fossés, elle a peu à peu envahi jusqu’à 50 % des prairies, perturbant gravement l’écosystème local et les usages traditionnels.

Interview entre Alexandra Guitton de l’Union nationale des CPIE et Frédéric Cazaban, chargé de mission scientifique et technique au CPIE Seignanx et Adour

ALEXANDRA GUITTON : Quels sont les impacts concrets de la prolifération de la Jussie dans les marais de l’Adour ?

FRÉDÉRIC CAZABAN : La prolifération de la Jussie engendre d’importants déséquilibres hydrauliques, en obstruant l’écoulement de l’eau dans les fossés et canaux. Ce qui engendre les conséquences suivantes :

  • L’humidification excessive des prairies favorise la colonisation de ces milieux par la Jussie, ce qui dégrade la qualité des pâturages. Les éleveurs en constatent les effets et sont contraints de réduire la quantité de bétail. Par ailleurs, la végétation dense de Jussie rend les canaux invisibles, provoquant des chutes pouvant s’avérer mortels pour les animaux.

  • Sur le plan écologique, cette plante invasive étouffe progressivement la flore locale, remplaçant totalement les espèces  végétales prairialesen quelques années. Par ailleurs, les 2/3 de la flore patrimoniale des Barthes a disparu ou est menacée de disparition à court terme.

  • Elle nuit également à la faune aquatique, en consommant une grande quantité de l’oxygène dissout dans l’eau, ce qui entraîne la mort des poissons, notamment en période de forte chaleur et d’évaporation.

  • Enfin, les chasseurs sont eux aussi impactés : les plans d’eau recouverts de Jussie rendant le milieu moins favorable pour le gibier.

ALEXANDRA GUITTON : Quelles ont été les premières réponses apportées ?

FRÉDÉRIC CAZABAN : Les communes ont d’abord utilisé des produits phytosanitaires. Mais si ces traitements chimiques se révèlent efficaces à court terme, leur utilisation devenue annuelle et à forte dose, impacte l’équilibre floristique des prairies et pollue les sols et les nappes. À partir de 2009, en raison de l’incompatibilité avec les nouvelles règlementations environnementales et la suppression des financements publics pour les traitements chimiques, les communes se retrouvent sans solutions durables.

ALEXANDRA GUITTON : Déjà engagé sur la problématique de la Jussie dans le cadre du programme Natura 2000, le CPIE a été sollicité, en 2010, par les communes confrontées à cette situation écologique préoccupante. Quels objectifs ont été définis par le territoire ?

FRÉDÉRIC CAZABAN : Les communes souhaitaient rétablir un équilibre à la fois écologique et humain en restaurant la fonctionnalité du réseau hydrographique et des prairies : permettre le retour de la pâture et la chasse, préserver la biodiversité ainsi que les paysages traditionnels, et maintenir les usages locaux qui façonnent l’identité du territoire.

ALEXANDRA GUITTON : De quelle manière le CPIE est-il intervenu ? 

FRÉDÉRIC CAZABAN : Le CPIE a d’abord mené, durant près de 10 ans, une phase d’expérimentations, en lien étroits avec les élus locaux et les usagers du territoire, pour trouver une alternative aux produits chimiques : fauche, broyage, essais de désherbage thermiques… avec peu de résultats immédiats. Mais c’est autour de 2015 qu’une piste de solution durable est identifiée : fauche et exportation systématique de la Jussie et valorisation locale sous forme de compost, après validation en laboratoire de l’absence de risques de dispersion de la plante invasive.
Cette méthode permet à la fois de restructurer une prairie avec une bonne qualité de pâture et de réutiliser la biomasse pour fertiliser les champs cultivés autour.

ALEXANDRA GUITTON : À partir de 2020, la démarche évolue vers la formalisation d’un plan de gestion global à la demande du département et de l’Agence de l’Eau. Comment s’organise la gouvernance de ce projet ? Et quel est le rôle du CPIE ?

FRÉDÉRIC CAZABAN : Le plan de gestion vise à coordonner les actions menées sur les six communes, dans une démarche multi-acteurs associant les élus, habitants, agriculteurs, chasseurs, usagers et financeurs.

Le CPIE anime les instances de concertation à l’échelle communale (Comités de site), rédige le plan de gestion en lien avec les techniciens du département, accompagne la mise en œuvre et assure l’interface entre les acteurs. Chaque action du plan est validée collectivement par l’ensemble des acteurs concernés. Les communes restent décisionnaires et réalisent les travaux avec l’appui administratif et technique du CPIE. 

ALEXANDRA GUITTON : Quelles améliorations ont été observées sur les Barthes de l’Adour suite à la mise en œuvre du plan de gestion et à l’application de solutions éprouvées ?

FRÉDÉRIC CAZABAN : À partir de 2021, les prairies sont à nouveau pâturées, les canaux fonctionnent, la faune revient, les paysages sont restaurés. La Jussie est toujours présente, mais elle est aujourd’hui maîtrisée. Nous sommes passé à une nouvelle dimension plus apaisée avec une gestion intégrée commune et partagée par tous.

ALEXANDRA GUITTON : Quels ont été les principaux défis rencontrés ?

FRÉDÉRIC CAZABAN : Il a fallu une douzaine d’années pour établir une solution partagée et fonctionnelle, bâtir une confiance avec les acteurs, changer les habitudes et faire évoluer les pratiques vers une gestion écologique intégrée.

ALEXANDRA GUITTON : Quels sont les facteurs clés de cette réussite ?

FRÉDÉRIC CAZABAN : Plusieurs éléments constituent les facteurs clés de la réussite du projet : le respect et la compréhension de l’identité territoriale, la capacité à dialoguer avec tous les acteurs sans jugement, le respect des spécificités de chacune des communes et une vision à long terme, partagée et coconstruite.

ALEXANDRA GUITTON : Que diriez-vous en conclusion ?

FRÉDÉRIC CAZABAN :  Ce projet montre qu’un problème environnemental peut devenir un levier de cohésion territoriale, à condition d’écouter les acteurs, respecter les usages et travailler ensemble sur la durée. Une approche inspirante, à la croisée de l’écologie, du social et de l’économie locale.

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