A CHACUN SON CHEMIN
Laurent Bénard, directeur du CPIE Collines Normandes
Comment le CPIE Collines Normandes est-il devenu un acteur actif de la préservation du bocage ?
Laurent Bénard retrace le parcours du CPIE des Collines Normandes au cours de la dernière décennie, passant d’une expertise naturaliste à une capacité d’impulsion de transformations territoriales, spécifiquement sur les questions de bocage et par ricochet sur la qualité de l’eau et de la biodiversité.
Interview entre Alexandra Guitton de l’Union nationale des CPIE et Laurent Bénard, directeur du CPIE Collines Normandes.
A l’arrivée du directeur Laurent Bénard en 2015, le CPIE Collines Normandes était principalement axé sur l’éducation à l’environnement et des expertises naturalistes. À l’issue des échanges avec l’équipe et les adhérents, l’association mesure que la seule gestion d’espaces et d’espèces remarquables n’est pas suffisante pour conforter l’implantation du CPIE. Il est essentiel d’apporter des réponses concrètes aux problématiques locales et aux enjeux territoriaux. À cette fin, l’association réfléchit à une action ciblée sur les défis environnementaux du territoire.
De 2015 à aujourd’hui, trois jalons structurants ont marqué l’évolution du CPIE : l’accompagnement des agriculteurs dans la mise en œuvre des MAEC (Mesures agro-environnementales et Climatiques), le parcours d’accompagnement sur les modèles socio‑économiques et la réalisation d’un audit patrimonial.
ALEXANDRA GUITTON : En 2015, le CPIE Collines Normandes a souhaité devenir opérateur MAEC. Pourquoi ? Quels étaient les enjeux stratégiques et opérationnels pour le CPIE ?
LAURENT BÉNARD : À travers divers relevés réalisés sur les espèces de cours d’eau, comme l’écrevisse à pattes blanches, la loutre, la mulette perlière et autres, nous constatons la dégradation de leur environnement naturel et notamment de la qualité de l’eau. Nous avions donc envie d’agir sur les causes du déclin de ces espèces et ne pas seulement la mesurer. En tant qu’opérateur MAEC depuis 2015, nous accompagnons 330 exploitations agricoles, tissant ainsi des liens étroits avec les agriculteurs. Cette position privilégiée nous permet de promouvoir l’adoption de pratiques favorables à l’environnement et de collaborer avec les agriculteurs sur la gestion du bocage, des mares et des prairies. De 2016 à 2020, le CPIE a donc développé sa capacité d’agir sur le bassin de la Rouvre, concourant ainsi à préserver la qualité de l’eau et la biodiversité locale.
ALEXANDRA GUITTON : En 2019, vous avez bénéficié d’un Parcours accompagnement sur le Modèle socio-économique organisé par l’Union nationale des CPIE. Quels éléments sont ressortis ? Quel impact stratégique pour le CPIE ?
LAURENT BÉNARD : En 2018, les adhérents du CPIE ont validé la révision du projet associatif avec un axe renforcé sur le bocage et le souhait de valoriser les compétences variées de l’équipe par le déploiement de projets transversaux. En 2019, la réflexion sur le Modèle socio-économique a mis trois éléments en lumière :
Le CPIE a compris qu’il fallait s’engager pleinement sur la thématique du bocage pour avoir un projet phare qui fédère et positionne le CPIE comme un acteur bien ancré sur le territoire, et qui donne du sens à son action. Cela nécessite d’établir une stratégie structurée et cohérente sur les actions menées.
Le développement de partenariats avec des acteurs du territoire est un levier pour renforcer l’ancrage territorial. Lors de la mise en place de MAEC, le CPIE Collines Normandes a travaillé étroitement avec, entre autres, la Laiterie Gillot. Celle-ci a appuyé le CPIE auprès des producteurs de lait dans un programme rémunérateur de plantation de haies. La laiterie a également facilité le financement via un prêt de 50 000 euros à taux zéro, en attendant le paiement différé de la région.
La réflexion sur le modèle socio-économique a permis de mieux articuler la stratégie financière avec le projet associatif et de favoriser des projets intégrant les différents profils de l’équipe CPIE.
ALEXANDRA GUITTON : Comment s’est donc traduit l’engagement du CPIE sur le sujet du bocage ? Et quel impact sur le territoire pour l’association ?
LAURENT BÉNARD : En capitalisant sur la mise en place des MAEC et sur des relations créées avec certains agriculteurs, dont celles et ceux de l’Organisation des Producteurs de lait, le CPIE a initié, à partir de 2019, plusieurs projets ayant en commun le bocage, incitant à valoriser les productions locales (alimentaires, bois déchiqueté, etc) et mobilisant une grande partie de l’équipe. Quelques exemples non exhaustifs :
Inventaire des haies (méthode AFAC) pour les 110 exploitations en MAEC système avec le CPIE.
Lancement d’un programme de plantation de haies pour les exploitants agricoles
Lancement d’un programme participatif « Aux haies citoyens » s’appuyant sur une trentaine d’ambassadeurs particuliers et des scolaires pour multiplier les initiatives sur le bocage (2019).
Études érosion-ruissellement financées par le Plan de relance post-covid (à partir de 2021).
Accompagnement de 25 exploitations agricoles à la labellisation « label haie » dans le cadre du PSE (Paiement pour Services Environnementaux), depuis 2022.
Accompagnement à l’installation de 3 séchoirs à herbe pour valoriser cette production, accroître les surfaces en herbes et diminuer ainsi l’emploi de produits phytosanitaires.
Grâce à ces divers projets, le CPIE s’est créé une place dans le paysage local et a fait reconnaître ses compétences sur le sujet du bocage. Les collectivités viennent aujourd’hui chercher le CPIE sur la consultation de projet.
ALEXANDRA GUITTON : La réflexion sur le Modèle socio-économique du CPIE et la stratégie d’actions sur le bocage ont été un tournant pour le CPIE. Comment mesure-t-on leurs impacts dans son évolution ?
LAURENT BÉNARD : Plusieurs effets bénéfiques du positionnement du CPIE sur les questions de bocage :
Le développement des actions en lien avec le bocage a généré la création d’un poste dédié supplémentaire.
L'association est passée d'un rôle de prestataire sur des inventaires et animations scolaires à celui de force de proposition en initiant désormais des projets innovants à destination des collectivités.
La région désigne le territoire comme « territoire Normandie haies », ce qui traduit une réelle reconnaissance des actions menées.
Le CPIE est désormais pleinement acteur de sa stratégie et affirme une posture proactive : il choisit les enjeux sur lesquels agir, conçoit ses projets en fonction des besoins du territoire et construit sa propre stratégie de financement.
ALEXANDRA GUITTON : L’Union nationale des CPIE a établi un partenariat avec AgroParisTech pour lancer des audits patrimoniaux réalisés par leurs étudiants sur des territoires identifiés. Séduit par cette démarche, vous avez candidaté pour bénéficier d’un tel audit en 2023. Quelle était la motivation du CPIE ? Et quels objectifs pour le territoire de l’Orne ?
LAURENT BÉNARD : L’audit patrimonial répond à une double ambition : il vise à structurer une gouvernance partagée autour d’une gestion durable du bocage, tout en affirmant le positionnement stratégique du CPIE grâce à une démarche innovante.
Dans un contexte où de nombreux acteurs interviennent sur le bocage, l’ambition est de construire une vision commune à l’échelle locale. Il s’agit de rassembler la diversité des acteurs et des communes autour d’un projet structurant de gestion durable du bocage normand, fondé sur l’intérêt général et patrimonial, au-delà des logiques propres à chaque organisation.
ALEXANDRA GUITTON : Qu’a révélé l’audit patrimonial ? Quels sont les défis à relever ?
LAURENT BÉNARD : L’audit a mis en lumière les divergences entre collectivités, chambre d’agriculture, associations et prestataires privés, ainsi que la difficulté de construire une gouvernance commune. L’objectif est donc de travailler le caractère patrimonial du bocage (attachement au bocage) et sa dimension transversale pour donner envie d’agir ensemble pour une gestion durable du bocage, de la qualité de l’eau et de la biodiversité.
Il s’agit de préserver la diversité des actions tout en instaurant un dialogue structuré entre les acteurs et en coordonnant ces initiatives, afin de les guider progressivement vers une vision partagée.
ALEXANDRA GUITTON : Que diriez-vous en conclusion ?
LAURENT BÉNARD : Le positionnement en tant qu’opérateur d’un programme ou d’un dispositif constitue un levier stratégique de visibilité auprès des acteurs territoriaux. Il permet au CPIE d’affirmer son rôle de référent sur une thématique environnementale spécifique, renforçant son ancrage local et favorisant l’émergence de nouvelles dynamiques de collaboration avec les collectivités.
L’approche patrimoniale et la facilitation de l’action commune permet au CPIE de franchir une nouvelle étape : être positionné non seulement comme catalyseur d’une réflexion partagée, mais également comme architecte d’un projet global co-construit. Cela marque l’évolution du CPIE d’un rôle d’accompagnement technique vers une véritable ingénierie à la fois relationnelle et stratégique. Cette posture renforce son engagement et l’affirme comme un acteur moteur de solutions pour des projets de plus grande envergure.